Principe de précaution ou dérive hygiéniste ?

 

Le monde de l’éducation français a plongé dans la stupeur le jeudi 12 mars 2020, lorsque le président de la République a annoncé solennellement la fermeture des écoles, collèges et lycées à compter du 16 mars, et ce pour une durée indéterminée. Mesure incontournable à ce moment-là, les connaissances médicales préconisant partout d’interrompre les chaînes de transmission du coronavirus, et plus particulièrement dans le système scolaire. De fait, les écoles ont fermé dans quasiment tous les pays.

 

Ce monde de l’éducation, souvent vilipendé pour son incapacité chronique à se renouveler et à se réinventer, a fait preuve durant cette période de confinement d’un dynamisme incroyable et les professeurs ont su puiser en eux des ressources insoupçonnées pour faire travailler leurs élèves à distance. Concept flou et brumeux au départ, la continuité pédagogique s’est construite au fur et à mesure pour devenir une modalité éducative relativement opérante, même si tous les acteurs déplorent légitimement un nombre trop important et inquiétant de décrocheurs, élèves complètement démotivés par ce distanciel qui dure et qui dure…

 

Alors arrive le temps du déconfinement. Même si ce fut long, parfois trop long, le confinement, dans une analyse très manichéenne, est un état de fait très simple à comprendre. On est enfermé chez soi, c’est incontestablement pénible et parfois ennuyeux, mais c’est clairement protecteur. Chacun se retrouve dans une bulle, qui au fur et à mesure des semaines a renforcé sa paroi, à force d’être abreuvé par les médias, tous plus anxiogènes les uns que les autres. Tous les soirs, les statistiques morbides rappellent à chacune et chacun que le moment est complètement exceptionnel (d’ailleurs, pourquoi ne pas nous annoncer en premier titre dorénavant chaque soir le nombre de tués sur les routes ?). Les reportages, les « talk-shows », les brèves et autres flashs d’infos, tout ne tourne qu’autour du Covid-19. Pour avoir des information garanties 100% sans Covid-19, il faut être drôlement patient. A tel point qu’on se demande ce qui se passe ailleurs et en dehors de ce contexte. Tous les ingrédients pour mettre les citoyens en état de peur généralisée ont été réunis et utilisés jusqu’à la nausée. 

 

Oui, le virus couronné tue. Le chiffre des décédés est non seulement terrifiant, mais il a toutes les chances d’être sous-évalué. Et nous sommes très nombreux aujourd’hui à connaître au moins quelqu’un dans notre entourage proche ou professionnel, qui a eu dans son premier cercle quelqu’un d’admis en réanimation, voire quelqu’un qui est décédé. Pour celles et ceux qui ont fait l’expérience de croiser la route du coronavirus, certains en ont bavé à l’évidence. Ce virus n’est donc pas une simple petite grippe, et au fur et à mesure que les connaissances parviennent à s’étayer, on découvre l’ampleur des incidences de cette maladie, qui ne s’attaque pas qu’au système respiratoire. 

Mais le virus, paradoxalement, présente aussi un visage si anodin et inoffensif, car combien d’asymptomatiques peut-on dénombrer ? Comme la stratégie des tests ne permet pas de vérifier la présence des anticorps auprès de chaque habitant, on se perd en conjectures, mais tous les spécialistes s’accordent à dire que la proportion d’asymptomatiques est relativement importante. On apprend d’ailleurs ces jours que le virus circulait non pas à partir de fin janvier, mais dès la fin du mois de novembre 2019. 

 

Face à des connaissances scientifiques qui sont encore à l’état de bribes, le principe de précaution est donc de mise. Pour assurer le déconfinement, étape bien plus complexe à réaliser que le confinement, car il faut percer la bulle, l’institution a conçu un protocole sanitaire très strict et très contraignant. Tellement contraignant qu’il impose de repenser complètement l’organisation de l’accueil des élèves. Ce protocole fait voler en éclats les concepts habituels de classes, d’emplois du temps, de niveaux. Outre les recommandations très précises sur le plan du nettoyage et de la désinfection régulière, la définition d’un espace de 4m² par élève restreint automatiquement les capacités d’accueil par salle de classe, d’autant plus qu’il faut soustraire la place prise par le mobilier. Une salle de 45m² ne pourra ainsi accueillir plus de 13 élèves, sachant que l’adulte qui les encadre a aussi droit à ses 4m² théoriques. Et si l’on dispose de 4 agents de la collectivité pour assurer les tâches de nettoyage, on ne pourra que difficilement ouvrir plus de 4 salles, compte tenu du temps très important nécessaire à réaliser ces tâches. 4 salles à 13 élèves, ça fait tout juste 52 élèves… pour des Collèges qui accueillent souvent entre 400 et 600 élèves, on se situe bien sur une capacité d’accueil qui varie entre 10 et 15% de l’effectif complet.

 

Tous les acteurs avaient réclamé un cadre sécurisant, et nous ne pouvons nous plaindre de disposer de ce protocole sanitaire, qui a le mérite d’exister à l’aune de cette période de déconfinement. Au-delà du protocole, les recommandations vont bon train pour porter par précaution le masque dans les commerces, il est obligatoire dans les transports publics. Ce principe de précaution a incontestablement pour but d’accompagner les hommes et les femmes, les parents, les élèves, les personnels à percer leur bulle, à se confronter à nouveau au réel et à faire progressivement l’expérience que le quotidien peut être vécu sans crainte majeure pour la quasi-totalité de la population. Car l’humanité vit avec des virus depuis toujours, et l’espèce humaine parvient chaque fois à réagir, avec un renforcement de notre immunité qui permet de surmonter les grandes pandémies.

 

La question est de savoir comment ce principe de précaution tout à fait nécessaire va évoluer avec le temps. Peut-il évoluer avec le temps ? Nos responsables politiques parviendront-ils à prendre à tel ou tel moment des mesures pour alléger progressivement les protocoles sanitaires (écoles, entreprises, transports), tout en assumant ces décisions ? Comment sortir d’une posture qui peut parfois être considérée comme maximaliste sans prendre le risque de constater une pluie de dépôts de plainte ? Notre société a impérativement besoin de responsables, qui doivent payer et répondre de leurs actes si quelque chose ne se déroule pas comme le plan l’avait prévu. Or, c’est l’incertitude qui domine, et les prévisions ont toutes les chances d’être erronées. 

 

Bref, si le principe de précaution est nécessaire, nous devrons être vigilants collectivement pour ne pas dériver vers un hygiénisme forcené. Cet ensemble de théories politiques et sociales nées au XIXème siècle a incontestablement permis au monde occidental le progrès enclenché avec la révolution industrielle, mais ce mouvement de pensée a aussi contribué plus récemment à provoquer des controverses. A force de vivre dans un monde de plus en plus aseptisé et cliniquement propre, nous courons à terme vers de nouveaux risques, car la moindre confrontation à une nouvelle bactérie ou un germe peut devenir fatale.

 

L’enjeu central est d’accompagner les citoyens vers un retour à une vision rationnelle des choses, et déconstruire patiemment les peurs légitimes. On ne lutte pas frontalement contre une peur collective. Il faut l’entendre, l’accompagner, l’adoucir, l’apprivoiser. Mais prenons garde à ne pas entretenir des positions maximalistes qui rendront vain l’objet social de l’école. Autour de l’école, dans nos classes, dans les familles de nos élèves, des gens vont continuer à mourir, de maladies chroniques ou cardio-vasculaires, d’accidents de voiture, d’un tabagisme forcené, de grippes saisonnières. Nous continuerons à avoir des élèves malades, des personnels qui vont traverser des expériences douloureuses. Nous continuerons à nous transmettre, à notre insu, malgré toute notre rigueur à nous laver les mains, des germes, des bactéries, qui font juste partie du monde dans lequel nous vivons. Et nous devrons réapprendre à nous serrer la main, à nous faire la bise, à nous prendre dans les bras. Car s’embrasser, se toucher, c’est important, non ?

 

Concrètement, nous ne sommes ni médecins ni chercheurs, mais des citoyens qui essayons de rester éclairés ou du moins appelant au libre arbitre et au sens des responsabilités de chacun. Nous sommes convaincus que le protocole sanitaire a vocation à être allégé progressivement pour accompagner un retour tout aussi progressif vers une vie normale.

Gerard HEINZ - Proviseur Cité scolaire (Collège et Lycée) - Membre du CA d'E&D

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