La crise sanitaire nous oblige à nous demander à quoi sert l'école. A apprendre le "savoir-penser" ? (C. Hadji, The Conversation)

Paru dans Scolaire le dimanche 03 mai 2020.

"Si le panel des technologies dédiées à l’apprentissage s’était considérablement étoffé ces dernières années, celles-ci s’intégraient toujours dans un cadre scolaire classique, avec une transmission magistrale des connaissances. Avec le confinement, la mise en place d’un enseignement à distance généralisé ébranle ce modèle vertical, avec un maître au centre de la classe" : ce propos est tiré de l’article de Charles Hadji, professeur honoraire en sciences de l’éducation (Université Grenoble Alpes), que publie The Conversation dans son édition du 2 mai (ici).

Pour l’universitaire, nous entrons dans un monde où plus rien n’est sûr et ce spécialiste en sciences de l’éducation interroge : quels défis doit surmonter l’École pour contribuer à l’émergence d’un "monde d’après", si possible meilleur que le monde d’avant ? En quoi l’Ecole est-elle vraiment indispensable ? Pourquoi éduque-t-on ? A ces questions, il apporte deux réponses. D’une part, parce qu’il faut protéger et sauvegarder les individus durant cette période de faiblesse qu’est l’enfance. Et, d’autre part, les préparer à leur vie future d’adulte capable de s’insérer heureusement dans une société.

Du coup, cela impose deux grandes missions à toute institution se voulant éducative. Première mission, celle, pour ne pas repartir à chaque fois de zéro, de transmettre le trésor de connaissances et de valeurs progressivement construit par les générations précédentes. Et, seconde mission, celle d’armer ceux que l’on éduque pour leur permettre de faire face aux problèmes qu’ils vont affronter. Si Charles Hadji rappelle que ces missions correspondent à des nécessités aussi vieilles que l’espèce humaine, il les replace dans le contexte : la dureté des temps présents ne fait qu’accroître leur importance.

Comment remplir ces missions ? Pour la première, en allant à l’essentiel, dit-il : surtout, ne pas chercher à en rajouter, "dans la désastreuse logique du toujours plus". Se recentrer sur ce sans quoi les enfants ne deviendront pas des hommes capables d’affronter le temps tourmenté de l’incertitude.

Il faut préserver, insiste-t-il, ce "sans quoi" il ne sera pas possible de survivre en temps de crise : quels savoirs, quelles valeurs, quelle culture ? Il est nécessaire de les identifier afin de reconstruire une Ecole autour d’eux. Le temps n’est plus à l’inflation de programmes qui enchantent leurs concepteurs mais ne se traduisent guère en acquisitions utiles chez les élèves. Il est à la déflation et à la centration sur ce qu’il serait impardonnable d’ignorer, quitte à bouleverser le champ des disciplines d’enseignement.

Comment transmettre au mieux ce "trésor" : en se centrant sur le savoir ou sur l’apprenant ? Cette querelle n’a guère de sens, proclame-t-il. Car l’Ecole doit à la fois transmettre et armer. Du point de vue de la transmission, il s’agit de permettre aux élèves, aux apprenants, de s’approprier les savoirs, les valeurs et la culture qui constituent le  trésor  dont ils doivent hériter pour leur survie. Pour réussir cela, "une condition sine qua non, connue depuis très longtemps : qu’ils soient actifs."

Or, la révolution numérique, avec l’apparition des MOOC, et l’émergence des "classes inversées", tout comme l’expérience forcée d’école à la maison en période de confinement, doit conduire à ce que l’enseignant assume un triple rôle : concepteur de contenus "intelligents" en préparant des "cours" conçus sur le mode de l’interactivité, pourvoyeur en exercices adaptés et stimulants et accompagnateur à la fois empathique et vigilant. L’Ecole d’ "après" devrait pouvoir articuler de façon heureuse "présentiel" et enseignement à distance : travail en classe, travail en dehors de la classe, au CDI, ou à la maison, ou ailleurs encore. L’essentiel est de créer les conditions rendant "l’apprenant" actif, qu’il soit à proximité immédiate, ou à distance, de ceux qui ont pour tâche d’enseigner.

En ce qui concerne la seconde mission, reprend ce professeur en sciences de l’éducation, c’est-à-dire "armer" chaque enfant et adolescent pour "le combat de la vie", il s’agit de les "outiller", en les dotant des modèles, suffisamment opératoires, mais aussi suffisamment souples, de comportement moteur, socio-affectif, ou cognitif, qui sont à la base de leur pouvoir d’agir. Car l’Homme est un être de "pouvoirs" : pouvoir d’agir avec son corps avec la danse, la natation, les activités sportives ; celui de trouver sa place dans des groupes, de bénéficier de la présence des autres, d’aimer et d’être aimé ; celui de concrétiser ses potentialités cognitives que sont penser, comprendre et apprendre ; celui de la "perfectibilité".

L’éducation d’"après" devrait donc à la fois développer le plus possible tous ces pouvoirs concrets et faire prendre conscience de leurs limites : tout apprentissage des savoirs est l’occasion d’une prise de conscience de l’étendue de ce que l’on ignore encore. D’où l’intérêt de la construction d’un état d’esprit, de l’apprentissage d’attitudes, de méthodes, de savoir-faire, dont le savoir-penser, jugé primordial par Charles Hadji. Il convient d’aller vers "tout ce qui arme durablement", en donnant également une place importante à l’éducation motrice, à l’éducation physique et sportive et à l’éducation artistique et culturelle. De "nouveaux équilibres sont nécessaires", toujours en ne visant que l’essentiel.

Cependant, pour l’universitaire, tout acte éducatif implique un "idéal humain" qu’il prend pour fin. Mais qui pourrait avoir la prétention de dire ce qu’est un homme idéal, ce qu’est une société idéale, annonce-t-il. Il prévient : ceci nous fait accéder à l’ordre de l’éthique, avec un risque majeur à une époque où les limites de la science risquent d’être perçues comme autant de brèches où peuvent s’engouffrer les opinions les plus déraisonnables, les fanatismes. Donc, la question de la transmission croise les enjeux éthiques : "on peut rêver à cet égard d’un travail d’ouverture à l’éthique dès l’école maternelle, pour ne pas laisser le champ libre aux faux prophètes et aux endoctrineurs de tous poils", argumente-t-il. Et il avertit : le défi, pour l’éducation, est, dans ces conditions, d’ouvrir vers une "éthique minimaliste", susceptible d’exprimer des devoirs à valeur universelle, obligeant tout être humain voulant être digne du beau nom d’ "homme".

Arnold Bac

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